Pélerins et bâtisseurs

« La Caravane prend le départ, vers une destination bien connue » (Chant de la Caravane)

Cinq heures, nous sommes déjà à la gare de Brest. Les yeux picotent mais le cœur virevolte. Habillés de rouge et écrasés par un sac contenant notre vie matérielle (c’est-à-dire un opinel, un duvet, de la crème solaire car nous sommes Brestois, rappelons-le, et une brosse à dents pour les plus civilisés d’entre nous) nous partons pour trois semaines de camp. Nous sommes les pionniers et les caravelles de la 2ème Brest, animés par la hâte d’arriver au Puy en Velay, où une grande aventure nous attend, sur les chemins de Saint Jacques de Compostelle, et sous un soleil prêt à hâler nos frêles peaux de…Brestois. Nous arrivons sur cette terre d’accueil des pèlerins, alors que le soleil couchant fait roussir le ciel et resplendir la Vierge, si grande, si majestueuse, veillant depuis sa montagne sur toute la ville, avec l’Enfant-Jésus dans ses bras.

« Les pionniers sont passés avant le jour, et mon cœur a frémi à leur pas lourd » (Red River Valley)

« Les pionniers sont passés avant le jour, et mon cœur a frémi à leur pas lourd » (Red River Valley)

Au petit matin, nous rejoignons la grande cathédrale. Nous voyons lors de la Messe qui envoie chaque jour les pèlerins sur le chemin, que des personnes du monde entier viennent jusqu’ici pour parcourir la Via Podiensis _ le Chemin de Saint Jacques jusqu’à la frontière espagnole _. Ainsi avec nous marchaient non seulement des gens de toute la France mais aussi des Allemands, des Vietnamiens, des Belges, des Indiens… C’était impressionnant.. L’aventure alors a commencé. Sept jours de marche peut paraître bien peu à côté des autres pèlerins, mais ce fut sept jours d’une marche pleine de trésors. 

« Contre vents et marées, oser prendre le large, la vie comme un voyage, où risquer c’est aimer » (Contre vents et marées)

« Contre vents et marées, oser prendre le large, la vie comme un voyage, où risquer c’est aimer » (Contre vents et marées)

La marche est pour nous, scouts, un lieu de vie commune enrichissante aussi bien qu’un lieu de solitude apaisante. Marchant ensemble, nous sommes soudés dans l’épreuve, entraînés les uns par les autres dans une aventure un peu folle mais surtout très belle. Nous chantons, nous discutons, et souvent les pèlerins s’étonnent de notre bonne humeur malgré la fatigue ou les intempéries. On ne leur avait sûrement jamais dit que la pluie n’arrête pas les scouts, et qu’au contraire elle les rend plus fous encore ! Nos chants font plus de bruit que la pluie, notre joie dissipe le brouillard ! Alors nous marchons ensemble, sans voir passer les kilomètres, paysage après paysage, pas après pas, de chapelle en chapelle, de ville en ville, inarrêtables. C’est l’appel de la marche, l’appel de l’horizon, le désir de découvrir, de vivre au jour-le-jour, la soif d’avancer sur ce chemin d’humanité. Chemin de vie, chemin d’amitié. La marche peut unir les deux personnes les plus différentes du monde _ notre caravane peut en témoigner ! _, tant il est bon de discuter, de débattre, de partager, de se confier, lorsque le sac pèse lourd dans la montée, que les cailloux roulent sous les chaussures et que le soleil brûle le ciel. Et un pèlerin ne choisit pas son voisin de marche, un scout ne choisit pas son frère : il n’y a pas de barrière à l’amitié. Sur le chemin aussi bien qu’en explo nous avons fait des rencontres qui ne laissent pas indifférents. Nous avons bien souvent redécouvert la générosité qui peut venir des inconnus. Des rencontres avec des personnes capables d’une charité spontanée qui réchauffe le cœur !

« Si la route est souvent austère, garde-toi jamais d'oublier qu'elle te mène à la lumière, à la joie, à la vérité.» (La Route est longue)

Marchant seul, chacun peut se laisser guider par la beauté et la grandeur de la Création, s’émerveiller secrètement et penser librement, allant au plus profond de son âme, découvrant ce qui est caché en lui-même, tranquillement, pas après pas sur le chemin, pas après pas dans son cœur. Aux scouts chacun est appelé à s’appauvrir matériellement, à se débarrasser du superflu, à se dépouiller et à se dépasser, pour atteindre l’essentiel. Se perdre pour se retrouver, s’oublier pour se découvrir en vérité. Et particulièrement dans la marche, chacun est confronté à son être, à son existence, chacun prend conscience de son corps et de son esprit ; c’est un peu un retour à la vie, la marche. Du moins c’est une bonne cure, suite à un an d’écrans et de copies à petits carreaux. C’est la cure de beauté, de richesse, d’intériorisation, de partage et de vie fraternelle. C’est la cure de liberté, la route dit à chacun : « Chante si tu veux, discute si tu veux, aime, prie, contemple, mais toujours marche, c’est comme cela que l’on vit ». C’est l’école de l’engagement, car la marche est un engagement, et nous l’avons pris ensemble.

« Tous les matins nous prenons le chemin, tous les matins nous allons plus loin » (Chant du pèlerin)

Une journée de marche commence tôt le matin quand le soleil se lève et que l’air n’est pas encore trop chaud.Elle est ponctuée de pauses. Nous sommes happés par la fraîcheur et la paix des petites chapelles magnifiques, le temps d’y reposer son corps et parfois son âme.. la journée s’achève, dans le soulagement de l’arrivée, la satisfaction d’être tout propre et rafraîchit, la joie de la veillée. Puis, bien contents de rejoindre nos duvets pour être bercés par l’air pur de la nuit, nous nous quittons sous les étoiles, nos prières et nos chants s’élevant avec confiance dans la profondeur du ciel. Simple et grand, sobre et riche, tel est le quotidien du scout, qui touche chaque jour un peu plus à l’essence de la vie.

(c) Scouts et Guides de France

« Toi qui cherches, toi qui doutes, entends l’appel de la route » (L’appel de la Route)

Nous disons parfois, des étoiles dans les yeux, que nous pourrions marcher sans cesse, des mois et des mois et ne vivre que de ça, certes, mais avouons-le, nos pieds meurtris se réjouirent d’être enfin arrivés à Espalion, après 7 jours de marche et 160 kilomètres tassés dans les semelles. (Les pauvres pieds, ils n’étaient pourtant pas encore au bout de leur peine, et dire que chaque année cela recommence !)., Pour beaucoup nous attendons avec hâte le jour où nous saisirons à nouveau notre bâton de marche pour avancer encore plus loin sur ce chemin.

« Adieu l’école et l’atelier, le camp les remplace avec ses jeux à la veillée ! » (Souvenirs qui passent)

« Adieu l’école et l’atelier, le camp les remplace avec ses jeux à la veillée ! » (Souvenirs qui passent)

Nous avons alors vécu un camp plus classique, avec des jeux, des veillées, des concours-cuisines, des olympiades, mais aussi des services, des corvées, des problèmes ; un camp avec des exploits, des fiertés, des découvertes, tant de rires, tant de joies, tant de souvenirs, et des blagues, des secrets, des petits coins de paradis. Des parties de tarot toutes simples ou des acrobaties chevaleresques en kayak. Nous avons alors vécu n camp avec un projet quelque peu original : Rénover un château fort et y recréer la vie médiévale ! Le château de Calmont d’Olt, datant du XIème siècle, domine la vallée du Lot. Depuis notre camp nous le voyons en permanence au-dessus de nos-têtes, souvent dans la brume, imposant, mystérieux, et de temps en temps secoué par des coups de canons. Souvent le matin nous y montons, par un chemin tortueux et très pentu, et nous rénovons les épaisses murailles en enlevant la moindre mauvaise herbe. C'est impressionnant de travailler sur ces pierres qui ont traversé les âges, l’Histoire, mais le désherbage est vite devenu ennuyant. Heureusement, nous pouvons profiter des combats de chevaliers et des tirs de canons ! nous aidons, que nous nous donnons, que nous travaillons sans chercher le repos, nous avons pour récompense la joie du service gratuit Mais derrière ce chantier se cachait un autre projet qui nous a vraiment exaltés : devenir les habitants du château ! Nous avons répété pendant plusieurs jours, essayé des costumes, pour pouvoir recréer des scènes de vie médiévale le temps d’une soirée, au château. Nous avons vécu un moment inoubliable ! Les spectateurs déambulaient dans le château et nous posaient des questions, afin de trouver parmi nous des intrus. D’abord ils questionnaient les paysans, qui se réchauffaient autour d’un feu, puis le curé qui depuis sa chapelle essayait désespérément de contenir ses bonnes-sœurs un peu délurées, plus loin les soldats qui riaient et buvaient, les marchandes, le tailleur de pierre, et enfin le seigneur et sa famille. Nous avons vraiment pu nous mettre dans la peau de ces personnes, et nous avons beaucoup ri, entre nous aussi bien qu’avec les spectateurs ! Quel souvenir !

« J’ai appris, j’ai grandi, j’ai découvert la vraie vie » (Le monsieur en chemise)

« J’ai appris, j’ai grandi, j’ai découvert la vraie vie » (Le monsieur en chemise)

Ainsi chaque année nous pouvons redire la même chose : le scoutisme est l’école de la vie, l’école de la fraternité. Un chemin de sobriété et d’humanité qui laisse place à l’aventure, à l’imprévu, aux joies simples, aux amitiés vraies, et à la grandeur d’âme. Un chemin où chacun peut s’affirmer et s’affermir dans une vie qui demande beaucoup de courage et de foi. Les petites graines de louveteaux sont devenues avec le temps, des pionniers et des compagnons prêts à rendre le monde meilleur qu’ils ne l’ont connu, fidèles à leur Promesse. Et nous remercions de tous notre cœur les 4 « messieurs » et les 2 « mesdames » en chemise, nos chers chefs, qui nous ont emmenés en camp pendant des années pour certains, nos chefs qui nous ont vu grandir et qui nous ont guidés, nos chefs qui ont eu la sage folie de nous transmettre cet héritage !

« Et quand tout sera terminé, il faudra bien se séparer, mais l’on n’oubliera jamais ce que l’on a fait ensemble ! » (Debout les gars)

Oui il a bien fallu nous séparer. Avec dans le cœur l’évidence que nous sommes unis pour toujours, avec dans l’âme un cri de joie, avec dans les yeux une larme car nos amis sont formidables. On n’oubliera jamais ce que l’on a partagé, on n’oubliera jamais ce qui a bâti notre amitié. Tant de souvenirs… A l’heure où j’écris cet article, cela fait déjà quelques semaines que nous sommes rentrés, fatigués, accueillis par le crachin natal et surtout par nos parents que nous étions bien contents de revoir ! En trois semaines nous nous sommes déjà revus de nombreuses fois, et nous attendons chaque rencontre avec une hâte immense, avec un petit flottement dans le cœur… car nous nous savons amis.